Mar 24, 2026

Regard croisé sur une lecture méditative de Hamdi Ben Aïssa et le travail d’individuation chez Carl Gustav Jung

Dans une lecture plus profonde et méditative du Qur’ân, le terme Furqân désigne bien plus qu’un simple « critère » abstrait entre le vrai et le faux. Il renvoie à une dynamique vivante de séparation, de discernement et de réveil, qui traverse à la fois les consciences individuelles, les relations et l’histoire collective. Là où l’existence se confond dans des zones grises, des compromis flous, des alliances ambiguës, le Furqân introduit une coupure nette : il met à nu ce qui est réellement en jeu, révèle les positions profondes, fait émerger les intentions véritables. Cette clarification n’est pas un jugement extérieur plaqué sur le réel, mais un processus qui se déploie dans le temps, à mesure que la maturité grandit et que la sagesse s’affine.

Parallèlement, la réflexion de Carl Gustav Jung, et l’immense contribution de son œuvre à la compréhension de la psyché humaine, offrent un autre langage pour parler de ce même travail de clarification intérieure. Plutôt que d’opposer spiritualité et psychologie, il devient fécond de les mettre en résonance : la méditation sur le terme  « Furqân » et la recherche jungienne sur l’individuation ne se contredisent pas, elles se complètent. L’une décrit ce mouvement dans la grammaire du spirituel, l’autre dans celle du psychique, et leurs convergences éclairent la nécessité universelle d’un passage par le discernement et la séparation pour que l’être humain puisse évoluer.

  1. Une fonction de différenciation nécessaire

Du point de vue méditatif, Furqân désigne cette capacité de distinguer progressivement le bien du mal, le réel de l’illusoire, l’amour de ce qui n’en est que la caricature. Le discernement de l’enfant, encore confus, se transforme peu à peu en discernement de l’adulte, puis en regard du sage. Du côté de Jung, l’individuation passe par une phase analogue de différenciation : le sujet cesse de se fondre dans le « on », dans les attentes collectives et les rôles tout faits, pour commencer à voir ce qui est vraiment sien et ce qui ne l’est pas. Les deux approches décrivent ainsi une même fonction : sortir du mélange indifférencié pour accéder à une vision plus fine des opposés qui traversent l’existence.

2. La vibration « forqanienne » et les figures qui dérangent

Le Furqân n’est pas seulement un état intérieur ; il a une « fréquence ». Certains êtres ou certaines situations portent une vibration forqanienne : ils ne laissent rien tranquille. Leur simple présence agit comme un tamis qui révèle les tensions latentes, polarise ce qui était mélangé, oblige les groupes à se montrer tels qu’ils sont. De façon parallèle, la pensée jungienne met en lumière des figures, des événements, des rencontres qui jouent un rôle de catalyseur dans le psychisme : ils font remonter l’ombre à la surface, bousculent les images de soi et les équilibres précaires. Dans les deux cas, ces présences dérangeantes ne créent pas le conflit de toutes pièces ; elles révèlent un conflit déjà là, et ouvrent la possibilité d’une clarification.

3. Un travail intérieur sur le mental et l’ombre

Sur le plan intérieur, Furqân désigne le moment où l’intelligence commence à se « désallier » du mental saturé d’impressions globales : préjugés, généralisations, peurs, images toutes faites collées sur les autres et sur soi. La conscience se met à questionner : pourquoi ai‑je cette peur, cet attachement, cette image ? Est‑ce vraiment fondé ? C’est un travail de tamisage, de tri, de mise à distance. Jung décrit un travail très proche lorsqu’il parle de confrontation à l’ombre : reconnaître les projections, les stéréotypes, les jugements qui figent la réalité, pour les reprendre à son compte et les transformer. Là encore, Furqân et individuation désignent deux faces d’un même mouvement : la conscience se sépare de ses automatismes pour entrer dans une lucidité plus exigeante.

4. Les « jours de Furqân » et les grandes crises de vie

Dans la sourate Al-Anfal (sourate n°8), l’Intelligence Divine nous parle d’un jour de Furqân, un jour où deux groupes se sont confrontés, deux groupes en opposition se sont rencontrés. Ce jour-là a été appelé « le jour de al-Furqân » parce qu’il a marqué une séparation nette entre un groupe dans le déni clair et un groupe dans l’amitié claire.

Ces « jours de Furqân », sont des moments exceptionnels dans l’histoire ou dans une existence où deux camps se clarifient, où les alliances et « désalliances » deviennent visibles. Ce sont des instants de verdict, des examens spirituels qui ne peuvent pas remplir tout le quotidien sans le rendre invivable, mais qui marquent des tournants décisifs. Jung, de son côté, montre que le chemin d’individuation passe par des phases critiques : crises, ruptures, nuits obscures où les anciens repères ne tiennent plus et où de nouveaux choix doivent être posés. Les « jours de Furqân » et ces grandes crises psychiques jouent le même rôle structurel : ils obligent à décider, à renoncer, à laisser mourir certaines formes de vie pour qu’une autre puisse naître.

5. Sobriété après l’ivresse : de la confusion à la clarté

La littérature spirituelle soufie nous parle de al-far qui vient après al-fanâ et al-mahw – l’anéantissement, l’effacement total. Après cet effacement, viennent sahw et far, deux termes qui, dans l’arabe ancien, étaient utilisés au quotidien pour dire que la personne s’est réveillée, qu’elle a commencé à faire des distinctions.

De même lorsqu’elle (la littérature spirituelle soufie) évoque Furqân en lien avec l’ivresse et la sobriété : après des états d’effacement, d’enivrement, où tout semble se dissoudre dans l’expérience du divin, vient un moment de réveil où l’on recommence à distinguer clairement le blanc du noir, le masculin du féminin, les contours des choses.

C’est une sobriété qui naît de l’ivresse, et non contre elle. Jung décrit lui aussi des phases où le sujet peut être « possédé » par un contenu psychique, avant de parvenir à l’intégrer dans une forme plus stable : l’intensité de l’expérience n’est pas reniée, mais elle devient source de clarté plutôt que de confusion. Dans ce mouvement, Furqân nomme cette capacité d’ordonner ce qui a été vécu, de lui donner des contours et un sens.

6. Séparer pour mieux relier

Enfin, la Parole Divine est à la fois Qur’ân – lien, alliance – et Furqân – séparation, « déliaison ». Les deux dimensions ne s’opposent pas : un Furqân bien vécu mène à un Qur’ân plus profond. Lorsque les fausses alliances tombent, lorsque les illusions se dissipent, les liens qui demeurent gagnent en authenticité et en force. Jung exprime une dialectique similaire : l’individuation exige de rompre certaines fusions, certaines dépendances, pour permettre ensuite des relations plus libres, plus vraies, avec soi‑même, avec les autres et avec le monde. La séparation n’est donc pas l’ennemie du lien, mais l’étape qui rend possible une forme de lien plus juste.

Conclusion

En croisant la méditation coranique sur Furqân et la réflexion jungienne sur l’individuation, une convergence se dessine : qu’on adopte un point de vue spirituel ou psychologique, la dynamique de distinction et de séparation apparaît comme un passage incontournable du chemin humain. Refuser ce passage, c’est rester dans la paix fragile du flou et de l’ambiguïté. L’accepter, c’est entrer dans une épreuve parfois douloureuse, mais qui ouvre la possibilité d’une évolution réelle : unifier sa vie autour d’un axe plus vrai, nouer des relations plus authentiques, et, pour celui ou celle qui se rend perméable à la Lumière Divine, se tenir devant le Tout est Un avec un cœur moins partagé.

 

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