Dec 27, 2025

 

Orientation spirituelle, mentorat, distance et maturité intérieure

 

 Ce texte se veut une réponse à une question qui m’a été posée dans les commentaires de mon article précédent, Éveiller l’intelligence et la liberté spirituelle.La question était formulée ainsi :« Est-ce qu’on peut suivre un shaykh à distance ? Est-ce qu’on peut prendre un shaykh à distance ? »

 

Cette interrogation, en apparence simple, touche en réalité à des enjeux profonds : la nature du lien spirituel, la confusion entre orientation et mentorat, le rôle de la distance, de la projection, de l’autonomie, et surtout la maturité intérieure requise dans le cheminement spirituel aujourd’hui.

C’est à ces niveaux — et non dans une réponse binaire ou juridique — que ce texte entend répondre.

L’orientation spirituelle — que l’on peut aussi appeler fécondation ou fertilisation spirituelle — peut se faire à distance. J’irais même plus loin : elle se fait souvent mieux à distance.

Les maîtres l’ont souvent exprimé ainsi : la présence physique du « guide » ou de l’orientateur spirituel peut parfois ériger un voile lourd, impactant, capable de fragiliser, voire de détruire le lien spirituel, surtout lorsque celui-ci repose sur l’impression, la projection ou le sentimentalisme.

La moʿāshara — la fréquentation rapprochée, quotidienne, prolongée — introduit un réalisme que la personne romantique ou sentimentaliste n’arrive pas toujours à supporter. Elle confronte à l’humain réel, là où beaucoup cherchent encore une image idéalisée. Dans ce sens, la moʿāshara peut devenir un ḥijāb.

 

Al-moʿāshara comme ḥijāb

 

La moʿāshara peut devenir un voile lorsque la relation spirituelle n’a pas atteint un niveau de maturité suffisant. Ce ḥijāb ne provient pas d’un défaut moral, mais d’un décalage entre la profondeur réelle du lien et la capacité intérieure à accueillir l’humain tel qu’il est. Là où l’orientation spirituelle opère par fécondation intérieure, par inspiration subtile et par résonance, la moʿāshara expose à la matérialité du quotidien, aux limites, aux aspérités et aux incohérences normales de l’être humain.

Pour une conscience encore dominée par l’imaginaire, la projection ou le sentimentalisme, cette exposition agit comme une rupture brutale. L’image idéalisée se fissure, non parce que le maître a failli, mais parce que le regard n’était pas prêt à voir l’humain sans le filtre du sacré projeté. Ainsi, la moʿāshara peut voiler là où la distance éclaire, obscurcir là où l’éloignement permet l’intégration, et rompre là où la séparation protège la fécondation spirituelle.

Ce n’est donc pas la proximité en soi qui est problématique, mais la proximité avant l’heure, avant que l’être n’ait développé assez de stabilité intérieure pour distinguer l’orientation spirituelle de l’idéalisation affective. Dans ce sens, la distance n’est pas une absence : elle est parfois une miséricorde, une pédagogie du voile protecteur.

Lorsque je parle de distance, je ne parle pas uniquement de distance physique. Je parle aussi de distance à travers le temps, à travers les époques. Aujourd’hui, beaucoup de personnes sont profondément fécondées spirituellement par la pensée et les perspectives de figures anciennes, dont l’impact traverse les siècles. Pourtant, il est très probable que nombre d’entre elles n’auraient pas supporté la fréquentation directe de ces figures plus qu’un temps très limité.

L’histoire montre d’ailleurs que beaucoup de grands maîtres spirituels n’ont pas été entourés d’un grand cercle d’amis durant leur vie. Leur profondeur, leur liberté intérieure, leur lucidité dérangent plus qu’elles ne rassurent.

À l’inverse, on observe aujourd’hui des figures spirituelles — y compris dans les milieux soufis — entourées de centaines, voire de milliers de personnes. Très souvent, ces figures sont protégées par des structures humaines, des gardes, des cercles fermés qui instaurent une distance volontaire entre elles et ceux qui les approchent. Cette distance vise moins à protéger une qualité spirituelle qu’à préserver une image idéalisée dans l’esprit de personnes devenues parfois extrêmement vulnérables, hypersensibles et sentimentalistes.

Il suffit alors que l’un d’eux découvre un aspect simplement humain, ordinaire, normal, pour être choqué, désorienté, parfois intérieurement brisé. Non pas parce que cet aspect est problématique, mais parce qu’il n’était pas prêt à le voir.

Il est donc fondamental de distinguer clairement les rôles.

Il existe d’une part l’orientation spirituelle : la fécondation intérieure, l’inspiration, la mise en mouvement de la conscience. Ce rôle peut parfaitement s’exercer à distance — et souvent avec plus de justesse — car il laisse l’espace nécessaire à l’intégration, à la maturation et à la responsabilité personnelle.

Et il existe, d’autre part, le mentorat spirituel, ou le compagnonnage spirituel. Celui-ci ne peut pas réellement se vivre à distance. Il exige une confrontation positive, une relation incarnée, sociale, réelle. Il suppose que l’humain rencontre l’humain sans écran symbolique ni sacralisation excessive.

Le mentorat est un rapport d’amitié intentionnelle, dans lequel le mentor provoque volontairement des situations, des réactions, des frottements — non pour dominer, mais pour révéler. Pour permettre à la personne accompagnée de voir son état intérieur, ses déséquilibres, ses incohérences, ses blessures anciennes et ses traumatismes, afin de les travailler consciemment.

C’est un travail de guérison, une tarbiya confrontationnelle, profondément exigeante, irréductible à une relation idéalisée.

Or, prétendre que ce type de mentorat existe aujourd’hui de manière réelle, structurée et fiable — notamment dans les institutions soufies traditionnelles — serait, selon mon expérience, irréaliste. J’ai visité de nombreux centres, cherchant sincèrement ce compagnonnage vivant. J’en ai parfois trouvé des fragments, mais rarement une structure consciente et assumée.

Dans la majorité des cas, le chercheur spirituel est contraint de se prendre en charge presque entièrement, devenant de fait son propre mentor principal.

 

Autonomie spirituelle et intelligence de l’époque

 

Nous vivons une époque qui appelle l’être humain à une autonomie croissante dans tous les domaines de l’existence — et la spiritualité n’y échappe pas. La rareté, voire l’extrême rareté, presque l’absence aujourd’hui d’un mentorat spirituel profond et digne de confiance, n’est peut-être pas un accident de l’histoire, mais un signe des temps. Une invitation.

Comme l’enseigne l’intelligence divine, Allah ne donne jamais à l’être humain une responsabilité supérieure à sa capacité. Prendre cela au sérieux implique de reconnaître que si le mentorat spirituel tel qu’il existait autrefois s’est presque effacé, c’est peut-être parce que l’être humain est désormais appelé à se prendre en charge autrement.

Cela ne signifie pas l’abandon de tout accompagnement, mais une transformation de sa nature. Le mentorat peut aujourd’hui être remplacé par une pluralité de présences : thérapeutes, conseillers, accompagnants, relations conscientes, cercles de partage et d’échange d’expériences spirituelles, où chacun s’inspire du chemin de l’autre sans hiérarchie écrasante ni idéalisation.

Quant au maître orientateur spirituel, il peut demeurer à distance — physiquement ou à travers le temps. L’essentiel n’est pas la proximité corporelle, mais la réalité du lien de fécondation spirituelle : qu’il soit vécu intérieurement, intégré, et qu’il nourrisse réellement la maturation de l’être.

 

Clarification nécessaire : figures publiques et illusion de transmission

 

Je ne peux conclure cet article sans préciser un point essentiel : la majorité des figures soufies visibles aujourd’hui ne jouent ni le rôle d’orientateur spirituel, ni celui de mentor spirituel. Elles ne remplissent aucun de ces deux rôles et ne participent que très rarement à une transformation réelle de l’être humain.

Il s’agit le plus souvent de figures publiques idéalisées, entourées de projections, d’attentes et de fantasmes spirituels. Ces figures se protègent à travers des structures sociales solides, souvent héritées de leurs parents ou de leurs ancêtres. Beaucoup sont issues de lignées de shuyūkh, de véritables dynasties, où la fonction se transmet par héritage plus que par réalisation intérieure.

Leur présence n’inspire pas. Ni leur image, ni leur parole, ni leur compagnie sociale n’orientent réellement. Leur moʿāshara n’est pas fécondante.

Au mieux, ces figures jouent le rôle de conservateurs de tradition — des « chefs de conservatoire » de musique soufie, de poésie, de formes rituelles, de manières de chanter, de danser, de célébrer, relevant d’époques anciennes. Un travail culturel, respectable en soi, mais qui ne relève pas d’un accompagnement spirituel vivant.

Au pire, certaines basculent dans une posture de gourou : manipulateurs, narcissiques, cherchant à se sentir importants au détriment des autres, exploitant l’ignorance, le romantisme et le sentimentalisme de ceux qui les entourent. Elles prospèrent sur un terrain bien connu : le refus de grandir.

Car il faut le dire clairement : les enfants aiment ceux qui les infantilisent, tant qu’ils ne souhaitent pas devenir adultes. Et beaucoup de chercheurs spirituels préfèrent rester dans une posture d’enfance prolongée — cherchant protection, fusion et dépendance — plutôt que responsabilité, autonomie et maturation intérieure.

Nommer cette réalité n’est ni une attaque ni un rejet. C’est un acte de lucidité. Et cette lucidité est peut-être aujourd’hui l’une des conditions premières d’une spiritualité vivante, adulte et réellement transformatrice.

Restez connectés à nos publications !