Plusieurs versets dans la Parole révélée à la conscience muhammadienne citent l’expression Aqāma aṣ-ṣalāt, aqīmū aṣ-ṣalāt, iqām aṣ-ṣalāt…
Dans les textes de l’exégèse classique, ainsi que dans presque toutes les traductions disponibles, à moins qu’il n’en existe une que j’ignore, cette expression reçoit un sens essentiellement rituel : « établir la prière », « accomplir les prières comme il se doit », « observer les prières obligatoires ».
Cette compréhension peut être correcte au niveau juridique. Mais elle demeure incomplète au niveau existentiel. Elle reste insuffisante au regard de la centralité de l’expression dans le texte révélé.
Car Aqāma aṣ-ṣalāt n’est pas une formule marginale. Elle est répétée avec insistance. Elle apparaît environ 67 fois dans le Coran sous ses différentes formes directes (aqīmū aṣ-ṣalāt, yuqīmūna aṣ-ṣalāt, iqām aṣ-ṣalāt, etc.), sans compter les occurrences élargies où la racine q-w-m est associée à la ṣalāt dans des constructions voisines. Elle constitue ainsi l’un des marqueurs les plus récurrents de la qualité des muʾminūn, de ceux qui instaurent l’īmān comme espace de confiance et d’alignement.
On la retrouve par exemple dans :
2:3 — alladhīna yuqīmūna aṣ-ṣalāt
2:43 — aqīmū aṣ-ṣalāt
2:110 ; 4:77 ; 6:72 ; 14:31 ; 17:78 ; 22:41 ; 24:56 ; 29:45 ; 31:17 ; 62:9
Elle est même attribuée à des figures venues avant la forme rituelle islamique connue aujourd’hui, comme Ibrāhīm (14:40), Ismāʿīl (19:55), et d’autres communautés antérieures. Le sens ne peut donc être réduit à la seule pratique formelle telle qu’elle s’est historiquement structurée.
Le verbe aqāma signifie ériger, établir, maintenir debout. Il ne s’agit pas simplement d’exécuter un acte. Il s’agit de faire tenir quelque chose dans sa rectitude. On aqāma une structure. On aqāma un axe.
Ainsi, Aqāma ṣ-ṣalāt peut se comprendre comme :
Établir sa verticalité.
Se tenir debout dans son axe.
Dans cette perspective, la ṣalāt n’est pas d’abord un rituel. Elle est connexion. Connexion à soi, connexion à sa vérité intérieure, connexion au Divin. Elle est ce lien vivant qui empêche l’être de se disperser, de se fragmenter, de se perdre dans les tensions contradictoires du monde.
Et c’est précisément parce qu’elle est connexion qu’elle produit nécessairement une manifestation horizontale : l’établissement de justes liens avec autrui.
Il n’y a pas de verticalité authentique sans conséquence relationnelle.
Si je suis relié au Divin, je ne peux pas transgresser l’humain.
Si je suis aligné intérieurement, je ne cherche pas à dépasser ma mesure.
Si je me tiens dans mon axe, je ne cherche pas à élargir mon espace aux dépens de l’autre.
La manifestation horizontale de la verticalité est le respect des limites.
Se tenir droit, c’est ne pas aller au-delà de son droit.
C’est ne pas empiéter sur le droit d’autrui.
C’est ne pas chercher à s’étendre aux dépens des autres.
La verticalité régule l’expansion.

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Après les prophètes : la perte de l’axe
Dans la sourate Maryam, après avoir évoqué les grandes figures prophétiques, Zakariyya, Yahyā, Maryam, ʿĪsā, Ibrāhīm, Isḥāq, Yaʿqūb, Mūsā, Hārūn, Ismāʿīl, Idrīs, et, au-delà d’eux, tous les prophètes depuis Nūḥ, loués pour leurs qualités morales et humaines supérieures, tenir sa promesse, être véridique, solidarité avec le Ḥaqq, alignement avec ce qui est Beau, Vrai et Grand, le texte décrit une rupture :
« Après eux vinrent des générations qui ont perdu la ṣalāt et suivi les shahawāt. » (19:59)
Ces prophètes ont incarné la verticalité. Ils ont offert à l’humanité un modèle d’axe. Ils ont montré ce que signifie rester debout intérieurement, un être humain digne du souffle de l’Intelligence divine insufflé dans sa forme adamique érigée.
Puis vient la perte.
Le texte ne dit pas qu’ils ont combattu la ṣalāt.
Il ne dit pas qu’ils l’ont frontalement reniée.
Il dit : aḍāʿū ṣ-ṣalāt, ils l’ont laissée se perdre.
Le verbe aḍāʿa signifie laisser se dissiper, laisser se corrompre par négligence, laisser se déliter progressivement.
On ne détruit pas l’axe d’un coup.
On perd la posture.
On laisse la posture intérieure se relâcher, s’affaisser, se désaligner.
On laisse l’axe se fissurer.
On laisse la verticalité se dissoudre dans la dispersion.
Et lorsque l’axe disparaît, l’énergie ne disparaît pas. Elle se redéploie autrement. Elle ne s’annule pas. Elle change simplement de direction.
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Wa-ttabaʿū sh-shahawāt : suivre l’expansion désaxée
Le verset poursuit :
wa-ttabaʿū sh-shahawāt
Ils ont suivi les shahawāt.
On traduit souvent ce terme par désirs, passions, plaisirs. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est pas suffisant. Et cette lecture peut devenir dangereuse si elle est comprise comme un mépris du plaisir ou de la beauté du monde.
Le problème n’est pas le plaisir.
Le problème est la perte de mesure.
La shahwa n’est pas simplement le désir naturel inscrit dans la vitalité humaine. Elle devient problématique lorsqu’elle est expansion sans axe.
Elle est la recherche du « au-delà », au-delà de la juste limite.
Aller au-delà de son droit.
S’étendre.
Déborder.
Chercher à dominer les autres.
Chercher la supériorité aux yeux des gens.
Chercher à devenir ou agir comme un Shāh ou un ShāhanShāh, conquérant, contrôlant, subjuguant et asservissant, élargissant son pouvoir et expansionnant son royaume aux dépens de la justice et contre toute justesse.
Lorsque la verticalité se perd, l’expansion devient prédatrice.
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Une note sur la lettre shīn
Du point de vue de la linguistique moderne, les lettres arabes n’ont pas de sens autonome ; le sens est porté par la racine trilittère.
Cependant, il existe une autre école, plus ancienne, plus contemplative, dans laquelle les lettres possèdent une énergie, un rayonnement, une orientation. Ibn ʿArabī a longuement étudié la symbolique et l’énergie des lettres.
Les peuples, avant les mots structurés, avaient des sons. Et ces sons portaient déjà des impressions, des directions, des intuitions.
Dans cette perspective, la lettre shīn, avec son souffle élargi et son expansion phonétique, porte une dynamique d’ouverture et de rayonnement.
On la retrouve dans :
• shams
• shuʿāʿ
• shayṭān
• sharr
• sharīʿa
• shirāʿ
• sharā
• et même dans Yeshua
Il y a dans le shīn une ouverture sonore, une dispersion, un déploiement horizontal.
Ce n’est pas une règle linguistique scientifique au sens strict. Mais c’est une lecture symbolique cohérente, enracinée dans une tradition et attentive au souffle originel des langues.
Dans shahā, il y a ce souffle d’expansion.
Et lorsque cette expansion n’est plus contenue par la verticalité, elle devient avidité.
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Aqāma versus Aḍāʿa
L’opposition devient alors limpide :
Aqāma ṣ-ṣalāt → établir l’axe.
Aḍāʿa ṣ-ṣalāt → perdre la posture et laisser l’axe se dissoudre.
Ittibāʿ ash-shahawāt → suivre l’expansion désordonnée.
Ce n’est pas une opposition entre prière et plaisir.
C’est une opposition entre axe et dispersion.
Entre verticalité et expansion prédatrice.
Lorsque la connexion est vivante, le désir reste mesuré.
Lorsque la connexion se perd, le désir devient domination.
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Enjeu existentiel
Ce verset n’est pas seulement historique.
Il décrit une dynamique intérieure permanente.
Chaque fois que je perds ma verticalité, je compense par l’expansion.
Chaque fois que je quitte l’axe, je cherche à m’étendre.
La ṣalāt est ce geste intérieur qui maintient l’axe.
Elle empêche l’énergie vitale de devenir prédation.
Se tenir droit ne signifie pas s’interdire de désirer.
Cela signifie désirer sans transgresser.
Vivre l’expansion sans perdre l’axe.
