De la phrase transmise à la dynamique semée

Feb 02, 2026

Réflexion sur la priorité, la transmission et la formation d’une personnalité saine

Lorsque nous transmettons des messages à nos enfants — comme dans les phrases que je vous ai proposées dans ma dernière publication — il est très important de comprendre que ces phrases ne sont jamais de simples phrases. Elles portent des dynamiques. Elles lancent des mouvements intérieurs. Elles forgent des personnalités.

La vraie question n’est donc pas seulement : quelle vérité vais-je transmettre ?
Mais : quelle dynamique vais-je lancer ?

Quelle graine suis-je en train de semer ?
Quelle personnalité va être développée à partir de cette phrase, de ce statement, de cette vérité à laquelle j’invite ?

Dans quelle fréquence vais-je placer mon enfant ?
Quelle vibration vais-je activer en lui ?
Quel horizon vais-je lui ouvrir ?

Lorsqu’on parle de la dernière phrase que l’on prononcerait avant de mourir, il ne faut pas l’entendre comme une vérité abstraite à transmettre, mais comme un acte fondateur, un acte qui va continuer à agir longtemps après notre disparition.

Prenons un premier exemple.

Dire à son enfant : préserve tes prières et fais tes prières rituelles avec intention et attention, c’est une vérité. Et même une vérité profonde, surtout lorsque l’on insiste sur l’intention et l’attention.

Mais ce n’est pas la même chose que de dire : n’abandonne jamais tes prières rituelles quoi qu’il arrive. Cette seconde formulation peut produire une personnalité qui s’attache au rituel par peur : peur de décevoir, peur d’être déloyal à la mémoire du père, peur de perdre une approbation symbolique.

La personne peut alors garder le rituel par loyauté affective, par pression intérieure, et non par présence réelle. Le rituel devient un marqueur identitaire plus qu’un espace vivant.

Même lorsque l’on ajoute intention et attention, si c’est la seule phrase transmise, le message implicite reste le même : la priorité de toutes les priorités, ce sont les rituels.

Est-ce vraiment cela que nous voulons transmettre comme axe fondateur d’une personnalité saine ?

Car même dans leur forme la plus développée, intention et attention restent liées au rituel. Et ces notions sont profondément subjectives.
Pour certains, l’attention devient obsession : surveiller l’heure, contrôler, stresser.
Pour d’autres, l’intention se réduit à une simple formulation mentale.

Et surtout, le rituel, par nature, suppose une relation distancielle au divin — non pas physique, mais révérentielle. Il suppose des lieux et des moments symboliquement séparés, alors que dans l’absolu, le divin habite tous les lieux et tous les instants.

Former une personnalité dont la priorité est la ritualité, c’est risquer de former soit une personne enfermée dans l’observance, soit une personne obsédée par le rituel au détriment du reste.

On objecte souvent : le dernier sourire du prophète aurait été lorsqu’il a vu ses compagnons alignés en prière de ʿIshāʾ. Même si l’on accepte ce récit — qui reste discuté — il ne signifie pas que la prière rituelle serait la priorité absolue.

La dernière phrase rapportée du prophète lorsqu’il s’est réveillé de son coma pour quelques instants avant de mourir ne concernait pas les prières selon la majorité des récits.

Et surtout, la véritable wasiyya prophétique se trouve dans la khutbat al-wadāʿ, où l’on ne trouve pas une centralité donnée aux rituels comme priorité fondatrice, mais une vision globale, une re-exposition du sens de la mission.

Une personnalité qui maîtrise le rituel mais n’a pas appris à vivre le divin en soi et à le voir en l’autre reste incomplète.

Prenons maintenant une autre alternative souvent proposée : combats l’injustice là où tu la vois avec toute ta force.

Même si cette phrase vise une conscience universelle de l’injustice — envers les humains, la nature, les animaux, les relations, les structures — elle comporte un risque majeur si elle devient la priorité fondatrice.

Elle forme une personne dont l’attention est constamment tournée vers ce qui ne va pas. Cette personne risque de passer à côté de la beauté, du bien déjà présent, des opportunités simples de bonté.

Et surtout, elle risque d’apprendre à critiquer avant d’apprécier, à se méfier avant de faire confiance, mais surtout à haïr avant d’aimer.

Or apprendre à haïr, c’est un feu. Et ce feu peut brûler toute capacité future d’aimer, d’apprécier, de voir la beauté.

C’est pourquoi la priorité ne peut pas être le combat du mal avant l’apprentissage de l’amour du bien.

Et c’est ici qu’apparaît la troisième voie.

Fais le bien tant que tu peux, autant que tu peux, et fais le bien.

Le bien est peut-être une notion large, parfois culturellement conditionnée, mais parmi toutes les notions évoquées, c’est la plus universalisable. Dans toutes les civilisations, aider quelqu’un dans le besoin est reconnu comme un bien.

Dans sa définition originelle, le bien est un dépassement de soi, une ouverture à l’autre. Linguistiquement, al-iḥsān suppose toujours un mouvement vers l’autre.

Et la beauté de cette phrase réside dans son équilibre :
tant que tu peux — reconnaissance des limites, prévention du perfectionnisme et du syndrome du sauveur ;
autant que tu peux — appel à la responsabilité réelle.

Cette voie est évolutive. Ce que je peux faire aujourd’hui dépend de ma maturité, de ma conscience, de mes moyens. Demain, cette capacité peut grandir. Il n’y a pas d’idéal figé du bien.

Et lorsque l’on ajoute et fais le bien, on introduit l’ihsan comme qualité de l’acte : faire le bien avec art, avec beauté, avec justesse.

Donner sans humilier.
Aider sans s’imposer.
Être présent sans instrumentaliser.

Dans cette perspective, même le rituel devient une expression du bien, et non une fin en soi.

C’est pourquoi cette phrase — fais le bien tant que tu peux, autant que tu peux, et fais le bien — est, selon moi, celle qui doit être transmise en priorité. Non parce que les autres seraient fausses, mais parce qu’elle ne comporte pas le risque de forger une personnalité malsaine.

Et surtout, cette voie renvoie sans cesse à la connaissance de soi :
qu’est-ce que je peux ?
qu’est-ce que je ne peux pas ?
jusqu’où suis-je disponible ?

Contrairement aux deux autres alternatives, ici, le risque de se perdre dans un système sans se connaître soi-même n’est pas présent.

Et c’est précisément pour cela que cette troisième voie demeure, à mes yeux, la plus juste, la plus sûre, et la plus féconde.

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