Les mots El-Kitâb et Al-Qur’ân sont le plus souvent réduits à des réalités textuelles : un Livre, un texte, une écriture sacrée.
Mais le langage coranique, lorsqu’il est écouté dans sa profondeur, ne parle pas seulement de textes, il parle de missions, de responsabilités, de transmissions et de transformations de la conscience humaine.
Cet article propose une lecture qui distingue El-Kitâb comme mission révélée et Al-Qur’ân comme transmission vivante de cette mission. Une lecture qui s’inscrit dans la continuité prophétique, loin de toute rupture, et qui interroge le passage d’une mission reçue à une mission partagée, d’une conscience rassemblée à une conscience transmise.
Il ne s’agit pas ici de définitions dogmatiques, mais d’un chemin de sens, linguistique, spirituel et existentiel, ouvert à toute personne attentive à la parole, au souffle et à la responsabilité qu’ils engagent.
El-Kitâb : la mission qui rassemble
Si el-kitâb est la mission, la mission révélée, alors el-kitâb est la mission qui réunit tout.
C’est la mission universelle, la mission intégrale.
El-kitâb, c’est cette mission intégrale qui devient référence, qui devient imâm, qui devient leader au sens de boussole, de direction. Il devient orientation. Orientation de toutes les énergies, de tous les efforts, de tous les élans. Voilà le rôle fondamental de la mission.
El-kitâb n’est donc pas simplement un contenu.
C’est ce qui rassemble.
C’est ce qui unifie.
C’est ce qui réunit toutes les énergies intérieures, toutes les himmat, en une seule et unique muhimmat. C’est ce qui rassemble tous les mouvements de l’âme, tous les élans dispersés, pour les faire converger vers un axe unique, vers une mission claire. Tout est ramené ensemble. C’est cela, le rôle de el-kitâb.
Al-Qur’ân : la mission transmise
Al-Qur’ân, quant à lui, serait la transmission.
El-kitâb est la mission.
Al-Qur’ân est la transmission de cette mission.
C’est le moment où le kitâb est porté, proclamé, transmis.
Et ici, la comparaison entre Ahl al-Kitâb et Ahl al-Qur’ân devient essentielle. Elle n’est pas anodine.
Dans le Coran, les générations prophétiques, les personnes et les communautés qui sont entrées dans les pactes des prophètes avant Muhammad, sont appelées Ahl al-Kitâb. J’entends par là : les gens qui ont reçu leur mission révélée.
Ils ont reçu une mission.
Ils se sont vu confier une tâche.
Une responsabilité.
Celle de faire leur part du travail qui leur a été confié afin de faire évoluer la conscience humaine — intérieurement, mais aussi dans ses manifestations extérieures : sociales, politiques, civilisationnelles.
Du Muslim au Mu’min : un déplacement de conscience
Avec Muhammad, quelque chose se déplace.
On voit très clairement que l’emphase n’est plus simplement sur al-Islâm et al-muslimûn, mais sur al-Imân et al-mu’minîn. Et je parle ici de la terminologie coranique elle-même, en rappelant que je ne m’appuie pas sur les traductions ou définitions courantes.
Les personnes qui sont entrées dans le pacte de Muhammad et qui se sont engagées dans sa mission sont appelées al-mu’minîn dans le langage coranique, et non simplement muslimûn.
Al-Imân n’est pas une appartenance.
C’est une forme plus engagée de al-Islâm.
Une responsabilité active.
Une mission.
Partager l’Islâm : paix, intégrité, harmonie
Encore faut-il préciser : il ne s’agit pas de partager l’Islâm comme religion ou comme dogme, non.
Il s’agit de partager al-Islâm comme paix, comme intégrité, comme état d’harmonie.
De travailler pour une paix universelle et une conscience globale.
Voilà le sens profond de al-mu’minûn.
Et c’est pour cela qu’ils méritent d’être appelés Ahl al-Qur’ân, et non seulement Ahl al-Kitâb. Cette terminologie, absente du texte coranique lui-même, apparaît clairement dans les récits prophétiques : Ahl al-Qur’ân wa khâssatuh, et dans d’autres formulations similaires.
Continuité prophétique : de la mission reçue à la mission partagée
Il y a donc un passage fondamental.
D’une ère à une autre.
D’un niveau de conscience à un autre.
D’un appel à un autre.
Un passage de Ahl al-Kitâb à Ahl al-Qur’ân.
Mais ce passage n’est pas une rupture.
C’est une continuité.
Une continuité logique.
Après avoir reçu la mission, après l’avoir intégrée, incarnée, unifiée en soi, al-Islâm / Ahl al-Kitâb, vient le temps de la trans-mission. Vient al-Imân / Ahl al-Qur’ân au sens du partage.
Le partage de cet Islâm.
Le partage de cette paix.
Le partage de cette intégrité.
La mission n’est plus portée par un peuple élu, ni par une communauté choisie appelée à jouer le rôle de sauveur de l’humanité.
Il s’agit d’une transmission de connaissance, de conscience et d’évolution, adressée au monde entier.
Une trans-mission au sens fort : ouvrir la mission à tous, inviter à un même horizon de conscience, et offrir un pouvoir, non pas un pouvoir de domination, mais un pouvoir de responsabilité.
Confirmation linguistique : écrire et lire comme actes spirituels
Cette lecture se confirme également sur le plan linguistique.
Le verbe kataba, comme qataba et rataba, signifie rassembler, organiser, unir ce qui était séparé. Créer du lien. Ramener ensemble dans une orientation cohérente.
Ramener ensemble des connaissances.
Ramener ensemble des énergies.
Ramener ensemble des idées.
Avant même l’écriture, ce verbe exprimait déjà l’engagement, le contrat, l’unification. Et lorsqu’il a fallu nommer l’acte d’écrire, c’est naturellement kataba qui a été choisi. Parce qu’écrire, c’est unifier.
Puis vient qara’a.
Un verbe qui signifiait inviter, accueillir chez soi, partager de sa nourriture.
C’est ce verbe que l’intelligence arabe a choisi pour dire « lire ».
Lire, c’est inviter.
Lire, c’est partager.
Lire, c’est transmettre.
On écrit d’abord la mission.
Puis on la lit à voix haute.
Et en la lisant, on la transmet.
Conclusion méditative
Recevoir El-Kitâb, ce n’est pas posséder un texte.
Et c’est précisément cela qui a été reproché, dans le Coran, à Ahl al-Kitâb :
avoir transformé la mission en possession,
le savoir en capital,
la connaissance en pouvoir.
Il leur a été reproché de retenir le texte, de ne pas le partager avec le monde dans une perspective universelle, de garder pour eux un pouvoir de connaissance qu’ils utilisaient parfois pour contrôler, plutôt que pour libérer.
Non pas transmettre, mais maîtriser.
Non pas ouvrir, mais fermer.
Recevoir El-Kitâb, c’est au contraire accepter qu’une mission nous traverse sans nous appartenir.
C’est consentir à être porteur, non propriétaire.
Gardien, non détenteur.
Entrer dans Al-Qur’ân, c’est franchir ce seuil.
C’est accepter que ce qui a été unifié en soi soit donné.
Partagé.
Transmis.
Alors la parole cesse d’être un instrument de pouvoir.
Elle devient souffle.
Invitation.
Responsabilité.
La mission n’est plus enfermée dans un Livre,
ni la vérité réservée à une communauté.
Elle devient horizon commun.
Et la transmission, un acte de confiance adressé à l’humanité entière.
Note de l'auteur
Ce texte s’inscrit dans une recherche vivante autour des notions de mission, de transmission et de responsabilité spirituelle, à partir du langage coranique et de ses racines.
Les termes arabes y sont volontairement conservés afin de préserver leur densité sémantique et symbolique. Les lectures proposées ne relèvent pas d’une approche dogmatique ou confessionnelle, mais d’un travail de contemplation, de discernement et de résonance entre langue, expérience intérieure et responsabilité collective.
Cette réflexion s’inscrit dans une compréhension de la continuité prophétique non comme un privilège communautaire, mais comme une invitation universelle à la maturation de la conscience humaine, à la paix partagée et à l’engagement lucide dans le monde.
Hamdi Ben Aissa