La fin de l’ère confrérique : Crise des identités spirituelles et appel à la maturité intérieure

Feb 16, 2026

« Une voie qui a besoin d’un ennemi pour exister a déjà oublié son centre. »

 

Introduction éditoriale

Les crises visibles ne sont souvent que les symptômes d’une mutation plus profonde.

Depuis quelques années, les conflits internes aux voies spirituelles se multiplient et s’exposent publiquement. Successions contestées, rivalités d’autorité, campagnes de légitimation et de délégitimation : ce qui autrefois restait contenu dans un cadre restreint devient désormais spectacle.

 Ce phénomène ne peut être réduit à des faiblesses individuelles. Il révèle peut-être une transformation structurelle plus vaste : celle des formes confrériques héritées face à une conscience contemporaine en mutation.

Cet article ne vise ni des personnes ni des groupes particuliers. Il interroge un moment historique.

 À quoi sert l’appartenance si elle ne produit pas de maturité ?

À quoi sert une identité religieuse si elle recouvre la simplicité originelle de l’âme ?

À quoi sert le soufisme s’il reproduit les mécanismes classiques du conflit humain, rivalité, statut, pouvoir symbolique ?

Nous entrons peut-être dans la fin d’un cycle : celui d’une spiritualité structurée principalement par l’appartenance, la tutelle et la centralité charismatique.

Ce texte propose une réflexion sur cette transition.

Non pour attaquer les formes héritées, mais pour discerner ce qui, en elles, doit être dépassé afin que la profondeur survive.

Car si la spiritualité doit traverser notre époque, elle devra passer de l’identité à la Fitra, de la loyauté fusionnelle à la responsabilité consciente, de l’appartenance close à un Imân post-identitaire.

 

De l’Unité à la rivalité

Il arrive dans l’histoire que les formes survivent à leur souffle.

Les chaînes initiatiques demeurent.

Les titres demeurent.

Les appartenances demeurent.

Mais le centre se déplace.

Lorsque la voie censée conduire vers l’Unité devient le théâtre d’une rivalité, ce n’est pas seulement un conflit humain. C’est un signe structurel. Un révélateur.

Peut-être assistons-nous non pas à une crise accidentelle, mais à la fin d’un âge.

 

De la Khilāfa au Khilāf : le glissement ontologique

La khilāfa est un dépôt.

Une amāna.

Une responsabilité verticale.

Mais lorsque la transmission devient enjeu, lorsque la succession devient compétition, lorsque les partisans deviennent acteurs principaux, la khilāfa glisse vers le khilāf.

Ce glissement est profond.

Ce qui était vertical devient horizontal.

Ce qui devait relier au Centre devient ligne de fracture.

La légitimité se mesure alors au nombre mobilisé, à la capacité de défendre une image, à la puissance de la narration.

Et lorsque l’autorité doit être protégée par la démonisation d’un rival, elle révèle sa fragilité.

 

La Fitra : simplicité ontologique à réclamer

La Fitra n’est pas instinct.

Elle n’est pas pulsion naturelle.

Elle est la simplicité originelle de l’âme.

Un état de transparence antérieur aux identités.

Un espace intérieur non saturé par le besoin de défendre une appartenance.

La voie n’a de sens que si elle reconduit vers cette simplicité.

Non vers l’intensité.

Non vers la fierté collective.

Non vers la consolidation du groupe.

Mais vers l’allègement.

Si l’appartenance alourdit, si elle durcit la parole, si elle densifie le besoin de s’opposer, alors la Fitra n’est pas approfondie.

Elle est recouverte.

La simplicité ne se proclame pas.

Elle se reconnaît à la retenue.

 

Le modèle confrérique post-colonial : de la matrice à la forteresse

Les confréries ont joué un rôle immense : transmission, formation, cohésion, résistance.

Mais à l’époque coloniale et post-coloniale, une mutation s’est opérée.

Face à l’effondrement politique, face à la fragmentation sociale, face à la modernité désenchantée, la tariqa est devenue refuge identitaire.

Ce fut une nécessité historique.

Mais toute structure née de la survie porte en elle la logique défensive.

Lorsque la voie devient forteresse, elle compte ses membres.

Elle protège son image.

Elle réagit aux menaces.

Et elle entre sans le vouloir dans la logique moderne des groupes : identité contre identité.

Le soufisme, qui était approfondissement intérieur, devient drapeau.

Et les drapeaux finissent toujours par s’opposer. 

Spectacle et perte du centre

Notre époque amplifie le visible.

Le ḥāl devient image.

L’intensité devient preuve.

La ferveur devient argument.

Mais l’intensité n’est pas le Centre.

Lorsque l’exaltation visible coexiste avec une guerre verbale contre un rival, une dissonance apparaît.

D’un côté : exaltation collective.

De l’autre : propagande et polarisation.

La voie oscille entre spectacle et combat.

Le Centre, lui, est silence.

Lorsque le bruit devient structurel, c’est souvent que le Centre s’est déplacé.

 

Dynastisation et pouvoir symbolique

La transmission spirituelle n’est pas monarchique.

Lorsqu’elle devient rivalité dynastique, lorsque l’autorité se transforme en enjeu de sang ou de clan, elle glisse vers le pouvoir symbolique.

Le pouvoir symbolique est l’un des plus subtils.

Il se nourrit de reconnaissance.

Il s’appuie sur la loyauté.

Il se consolide par la polarisation.

Mais une autorité enracinée dans la Fitra n’a pas besoin d’ennemi.

Si elle doit être défendue par l’attaque, elle est déjà fragile.

  

Les passeurs d’identités

Il existe aujourd’hui des passeurs d’identités.

Non pas des guides vers l’Unité, mais des médiateurs d’appartenance.

On devient membre avant d’être mûr.

On devient défenseur avant d’être lucide.

La voie cesse d’être passage.

Elle devient camp.

Et les camps finissent toujours par entrer en conflit.

 

La tyrannie subtile

La tyrannie n’est pas toujours politique.

Elle peut être la tyrannie du nafs.

La tyrannie d’un groupe.

La tyrannie d’une dérive devenue norme.

Lorsque la démonisation devient langage courant, lorsque la propagande devient méthode, lorsque la polarisation devient culture, nous sommes face à une tyrannie diffuse.

Et face à elle, le silence devient confortable.

Mais le confort n’est pas fidélité à la vérité.

Dire une parole de vérité face à une tyrannie n’est pas attaquer.

C’est refuser la normalisation de la dérive.

 

La fin explicite de l’ère confrérique

L’ère confrérique telle qu’elle s’est structurée aux XIXe et XXe siècles touche à sa limite historique.

Non pas la fin de la spiritualité.

Non pas la fin des maîtres.

Mais la fin d’un modèle fondé sur l’appartenance close, la centralité exclusive d’un axe charismatique et la loyauté de masse.

Les formes héritées ont servi.

Elles ont protégé.

Elles ont transmis.

Mais lorsqu’une forme commence à produire plus de rivalité que d’élévation, plus de polarisation que de maturité, plus d’identité que de profondeur, elle signale qu’un cycle est arrivé à son terme.

Ce n’est pas une catastrophe.

C’est une mutation.

 

Imân comme espace post-identitaire

L’Imân n’est pas une appartenance.

L’Imân est un espace.

Un espace de confiance.

Un espace de paix intérieure.

Un espace de responsabilité assumée.

Un espace où la Fitra redevient centrale.

Où le partenariat remplace l’appartenance.

Où la confiance éclairée remplace la croyance aveugle.

Un espace où l’autorité est reconnue par maturité, non acceptée par pression du groupe.

L’appartenance cesse d’être clôture.

Elle devient passage.

 

Mutation cosmologique

Les textes parlent de moments où la terre tremble et où ce qui est caché est exposé.

Il existe des tremblements spirituels.

Ce qui était caché se révèle.

Ce qui était superficiel se fissure.

Ce qui était solide demeure.

Peut-être assistons-nous à un dévoilement des fragilités structurelles.

Lorsque la voie se dispute elle-même publiquement, elle montre ce qu’elle contient réellement.

Et le dévoilement est toujours miséricorde.

Car il permet la mutation.

Peut-être assistons-nous à la fin d’un âge de tutelle spirituelle.

Un âge où l’appartenance structurait l’âme.

Un âge où le maître incarnait l’axe unique.

Un âge où la communauté contenait la conscience.

Aujourd’hui, la conscience appelle à maturité.

La voie n’a jamais été un drapeau.

Elle est un passage.

L’élévation ne se proclame pas.

Elle se reconnaît à la retenue.

Une voie authentique se défend par sa profondeur, jamais par le bruit.

Et lorsque le bruit devient permanent, il est peut-être le signe qu’un âge s’achève et qu’un autre commence, non fondé sur la tutelle, mais sur la maturité de l’âme.

 

Prière méditative

Source du Centre invisible

délivre-nous des identités qui alourdissent l’âme 

et des appartenances qui ferment le cœur.

Ramène-nous à la simplicité originelle,

à cette clarté nue où l’être n’a rien à défendre.

Lorsque les formes se fissurent,

donne-nous de ne pas trembler avec elles.

Lorsque le bruit s’élève,

enseigne-nous la profondeur du silence.

Libère-nous du besoin d’ennemi.

Libère-nous de la peur de perdre une place.

Que la confiance devienne lucidité,

que la loyauté devienne conscience,

que la relation devienne partenariat vivant.

Si un cycle s’achève,

ouvre en nous l’aube d’un autre.

Et lorsque la nuit se retire,

que nous soyons parmi ceux

qui reconnaissent la lumière

sans la posséder.

Et que notre centre demeure plus vaste que nos formes.

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