La traversée du vide comme seuil de maturation

Jan 11, 2026

Cher ami, chère amie,

Tu m’as adressé une lettre dans laquelle tu exprimais une inquiétude profonde concernant ton cheminement spirituel. Tu y faisais part de tes doutes et de tes questionnements au sujet de ton rapport aux Cinq Prières — de la manière dont ce rapport a évolué, parfois s’est affaibli, et de l’inconfort que cela suscite en toi. Tu évoquais également ta relation à ton Shaykh, cette relation autrefois marquée par l’attachement, l’impatience de la rencontre, et qui semble aujourd’hui s’être distendue. À travers ces interrogations, tu me demandais aussi de clarifier ma position et de redéfinir l’orientation, l’intention et le sens de mes enseignements.

Je voudrais commencer par dire ceci, très clairement.

Je ne ressens aucune tristesse face à ton état. Il n’est pas aussi désolé que tu peux le percevoir. Alhamdulillah, j’irai même jusqu’à dire qu’il s’agit d’un bon état. Ce que tu traverses ressemble profondément aux symptômes d’une évolution de la conscience. Une période de transition comme celle-ci est non seulement naturelle, mais nécessaire, lorsqu’on s’éloigne d’une religiosité rigide, fondée sur l’identité, pour s’ouvrir à une culture de maturation spirituelle et de développement de la conscience.

Il existe une règle sur le chemin — et en réalité sur tout chemin sérieux — qui dit qu’il faut endurer le chemin sans se plaindre. Traditionnellement, nous avons compris cette règle comme l’endurance des prières, du jeûne, des sacrifices, de la discipline, de ce que le Shaykh demande, mais aussi des turbulences liées à la vie collective, à la présence des autres murîd et chercheurs de vérité. Endurer l’effort. Endurer la structure. Endurer le groupe.

Mais sur le chemin de la recherche du Haqq, de la vérité elle-même, la douleur est d’un autre ordre.

Il s’agit souvent d’une profonde solitude, d’un sentiment d’étrangeté vis-à-vis de ce qui nous était familier. La souffrance est ici principalement intérieure : confusion, déstabilisation, perte des repères, perte de l’identité. Ce qui nous définissait autrefois ne tient plus, ne parle plus. Et cela peut être extrêmement douloureux — parfois même dévastateur pour l’ego. C’est précisément cette douleur qui empêche tant de personnes d’oser changer. Les douleurs de la croissance sont réelles. Elles ne sont ni imaginaires, ni le signe d’un échec.

Tu avez soulevé plusieurs points, et je souhaite les aborder avec soin.

Le premier concerne ton inquiétude face à la perte progressive de ton attachement aux Cinq Prières.

Alors posons la question clairement, pour chacun et chacune : que sont les Cinq Prières, selon ma compréhension et selon mes enseignements ?

Ce sont cinq portails quotidiens. Cinq portails destinés à célébrer notre lien à la Présence divine, à travers la posture et le positionnement muhammadiens vis-à-vis de la Création, de l’Univers et du Divin Lui-même. Je suis certain que cette manière de les présenter peut surprendre, simplement parce qu’elle ne correspond pas à l’enseignement que beaucoup d’entre nous ont reçu au moment où ils ont commencé à pratiquer ces prières.

Pour être honnête, je ne considère pas comme une perte le fait qu’une personne cesse de pratiquer des prières qu’elle accomplissait essentiellement par obligation, ou pour se conformer socialement, ou — pire encore — pour se donner bonne conscience, c’est-à-dire pour nourrir une forme subtile de culte de l’ego.

Alors je pose la question : où est la perte ?

Au mieux, ces pratiques — lorsqu’elles étaient réellement tenues avec discipline et respect du temps — structuraient la journée. Mais dans la réalité, cela est rarement le cas. La plupart des gens courent après leurs prières, les rattrapent au dernier moment, juste avant que l’adhân suivant ne retentisse, les vivant non comme un appel désiré, mais comme une interruption de ce qu’ils pensent devoir faire.

Au pire, ces exercices deviennent des sources de gonflement de l’ego, d’auto-satisfaction, voire d’auto-destruction.

Alors, encore une fois : où est la perte ?

On ne peut jamais perdre ce que l’on n’a jamais réellement trouvé.

Je t’invite donc — et j’invite chacun — à voir cette phase comme une occasion de trouver la Salat. Non pas encore les gestes, mais le sens. Trouver la Salat comme ces moments, ces portails, où l’on se sent véritablement appelé à entrer dans une présence plus profonde, plus élevée, plus intime de soi-même avec le Divin.

Et après avoir trouvé la Salat, il devient alors possible de se réconcilier naturellement avec la forme muhammadienne — avec cet exercice, cette méditation — non comme une obligation, mais comme un don transmis, à l’image de toutes les méthodes laissées par les Prophètes et les Sages. La redécouvrir sans lui imposer la certitude d’être la meilleure, la plus complète ou l’ultime, mais simplement comme une pratique qui nourrit l’âme, apaise le cœur et harmonise l’énergie intérieure et extérieure.

Le second point concerne la perte d’intérêt pour la fréquentation de ton Shaykh, là où il y avait autrefois attachement et impatience.

Ce n’est pas nécessairement un signe positif ni un signe négatif. Tout dépend.

Qui est ce Shaykh ? Et que représente-t-il dans ton cheminement ?

Il est tout à fait possible qu’il ait servi une étape de ta vie, une phase de ton développement, mais que ta maturation actuelle ne soit plus en résonance avec son langage, la culture ou la sous-culture qui l’entoure, ou les interactions qui s’y déploient. Il se peut simplement que cela ne corresponde plus à ce dont ton âme a besoin aujourd’hui.

Cela ne signifie ni supériorité, ni chute, ni exclusion d’un quelconque « paradis ». Il n’y a rien à regretter. Il y a tout à remercier.

Regarder en arrière est l’un des plus grands ennemis du chemin spirituel. Le Coran est explicite lorsque l’ordre est donné à la famille du prophète Lût : « Ne te retourne pas » (lā taltafit – 11:81 ; 15:65). Continue d’avancer.

Ce qui est passé devait passer. La forme qui s’est effondrée devait s’effondrer. Le goût qui s’est perdu devait se perdre.

Nous grandissons, nous évoluons, nous changeons. C’est naturel — et voulu par la Sagesse divine.

J’insiste également sur un point important : ne te compare pas aux autres, y compris à ton conjoint. Les chemins sont différents. Les appels sont différents. Il n’y a rien à rattraper.

Cela dit, non, tout n’est pas indifférent sur le chemin.

Ce qui doit véritablement nous alerter, c’est l’augmentation de l’égoïsme, le durcissement du cœur, la perte de la compassion, la diminution de l’empathie, le désir de nuire, l’envie envers les autres. Ces états — bien qu’inscrits eux aussi dans l’ordre du Divin — sont traditionnellement décrits comme des mouvements de l’enfer intérieur, et ils méritent une vigilance sincère.

À l’inverse, perdre l’attrait pour certains discours, certaines figures, certaines formes rituelles, ou même certaines pratiques, n’est pas nécessairement un signe négatif. Cela peut être une invitation à retrouver la vérité qu’elles portent, au-delà de leur enveloppe, et à les laisser redevenir ce qu’elles sont censées être : des outils de croissance.

Car le chemin est celui du développement de la conscience. C’est le chemin de tous les prophètes. Le message n’a jamais été centré sur l’ego, ni sur des états intenses pour eux-mêmes. Il a toujours visé l’évolution de la conscience.

Comment le savons-nous ?

À la manière dont nous ressentons la douleur des autres. À la manière dont nous entrons en résonance avec leur joie.

Si l’Imân est un engagement actif à créer un espace sûr pour autrui, alors où en sommes-nous réellement ?

Il ne s’agit pas d’un ressenti égoïste ni d’un état intérieur spectaculaire. Il s’agit de traduction dans l’existence.

Une croissance authentique de la conscience se manifeste par des actes, par une transformation de l’attitude, par une présence plus juste au monde.

Les pratiques qui nous ont été transmises n’ont jamais été des fins en soi. Elles visaient deux choses essentielles : – nous relier profondément à notre réalité divine (Salat) ; – permettre à cette croissance de se déployer, de s’élargir et de se partager (Zakat).

Salat et Zakat se vivent dans l’intimité la plus profonde, mais leur vérité se mesure dans la relation, dans la présence aux autres, dans l’espace social.

Celui qui est véritablement un être de Salat n’est pas de ceux décrits dans la sourate Al-Mâ‘ûn (107), qui prient tout en étant déconnectés de la responsabilité humaine. Et celui qui a réellement vécu la Zakat — comme maturation spirituelle — devient naturellement généreux, dans le don et le partage.

Cette Zakat se déploie alors dans un état de rukū‘ : un alignement profond avec sa réalité divine et avec ce que l’on est véritablement, tel que l’évoque le Coran (5:55).

Bismillah.

Hamdi

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