Retrait et engagement : deux missions complémentaires dans la voie spirituelle

Feb 16, 2026

La question revient souvent : quelle voie est supérieure ?

La vie monastique ou la vie engagée dans la société ?

Le retrait ou l’action ?

La solitude ou le commerce du monde ?

La tradition spirituelle refuse cette simplification.

Une maxime répandue dit : khayr al-umūr awsatu-hā, la meilleure des choses est celle qui se tient dans la justesse du milieu. Cette sagesse résonne avec le verset : 

« Wa kadhālika jaʿalnākum ummatan wasaṭan » (2:143)

Le “milieu” n’est pas compromis. Il est adéquation. Il est alignement entre l’appel intérieur et la position extérieure.

La station correspond à l’appel.

Une sagesse soufie affirme :

« Maqāmuka ḥaythu aqāmaka Allāh »

Ta station est là où Dieu t’a placé

Et le Coran confirme cette adéquation :

« Lā yukallifu llāhu nafsan illā wusʿahā » (2:286)

Il existe une correspondance mystérieuse entre la mission confiée et la capacité donnée.

La voie spirituelle n’est pas imitation.

Elle est discernement.

 

 

La mission du retrait : une centrale spirituelle

Une minorité d’êtres humains ressentent un appel intense vers la consécration exclusive. Les soufis parlent de tajrīd, détachement radical. Ce mouvement peut aller jusqu’au célibat, à la solitude prolongée, à une rupture partielle ou totale avec les dynamiques ordinaires.

Mais il ne s’agit pas de fuite.

C’est une mission.

Une forme subtile de jihād.

Un service rendu à l’humanité d’une manière invisible.

Car le service ne se limite pas à l’action extérieure. Il existe une autre forme de service : servir à travers l’énergie, à travers la prière, à travers la concentration intérieure.

Lorsqu’un être humain entre dans une dévotion radicale, il se crée en lui une intensité particulière, une charge, une densité, une sorte de centrale énergétique spirituelle. Cette centralité intérieure n’est pas symbolique. Elle est réelle.

Elle agit.

De manière subtile.

Indirecte.

Invisible.

Mais réelle.

Elle soutient le monde.

Elle allège des charges invisibles.

Elle rééquilibre des forces.

Elle crée une irradiation qui touche des consciences sans que celles-ci sachent d’où vient la lumière.

 

 

Le verset 9:122 et l’interprétation classique

Le verset :

« Falawlā nafara min kulli firqatin minhum ṭāʾifatun li-yatafaqqahū fī d-dīn wa li-yunḏhirū qawmahum idhā rajaʿū ilayhim laʿallahum yaḥḏharūn » (9:122)

a été interprété par les sources classiques, al-Ṭabarī, Ibn Kathīr, al-Qurṭubī et d’autres, comme l’établissement du principe du farḍ kifāyah dans les sciences religieuses.

Autrement dit, il doit toujours exister un groupe qui se spécialise dans :

  •   l’exégèse (tafsīr),

  •   la jurisprudence (fiqh),

  •   la théologie (ʿaqīdah),

  •   la transmission des hadiths,

  •   et l’élaboration des cadres juridiques.

Ce groupe devient référence pour la communauté.

Cependant, dans cette lecture classique, la rahbāniyyah, comprise comme consécration radicale à la vie spirituelle, a souvent été exclue ou marginalisée, notamment à travers la diffusion de la formule : « lā rahbāniyyata fī l-Islām », dont l’authenticité et la portée sont discutées.

Or, si l’on suit la logique même du verset, il est question d’une ṭāʾifah qui se consacre intégralement à la profondeur du dīn.

Pourquoi limiter cette profondeur à la seule spécialisation juridique ?

Pourquoi exclure la spécialisation dans la veille spirituelle ?

Dans ma compréhension, la rahbāniyyah peut être comprise comme un farḍ kifāyah,  au moins autant que l’apprentissage des sciences religieuses, si ce n’est plus.

Car la science sans combustion intérieure devient formalité.

Et la loi sans veille spirituelle devient mécanisme.

Il faut des juristes.

Il faut des exégètes.

Mais il faut aussi des veilleurs.

 

Le ribāṭ et la veille historique

Lorsque l’on parle de ribāṭ, il ne s’agit pas seulement d’une métaphore spirituelle.

Historiquement, de nombreux soufis qui se sont retirés ont choisi des lieux stratégiques : côtes, montagnes, frontières. Ils vivaient dans la dévotion, le dhikr, la prière, la solitude. Mais leur retrait ne les coupait pas totalement du monde.

Ils étaient des murābiṭūn.

Ils surveillaient les côtes.

Ils voyaient les navires s’approcher.

Ils observaient les mouvements ennemis.

Ils contrôlaient les points stratégiques.

Ils allumaient des feux pour prévenir les villes et les armées.

Le feu était relayé de colline en colline.

Ainsi, même dans la solitude, ils gardaient un rôle social.

Ils étaient en retrait…mais en garde.

Leur présence protégeait la société d’une manière indirecte.

De la même manière, le retrait spirituel agit comme une garde invisible. Une veille intérieure pour l’équilibre du monde.

 

La mission de l’engagement : une autre intensité

Mais la majorité des êtres humains sont appelés à une autre mission.

Commerce. Administration. Enseignement. Famille. Artisanat. Service public.

Cette voie n’est pas inférieure.

Celui qui agit avec intention, qui travaille avec éthique, qui supporte les épreuves humaines avec patience, cultive une intensité d’un autre type.

Il est rapporté que celui qui se mêle aux gens et endure leurs difficultés peut être supérieur à celui qui s’est retiré. Il y a une vérité dans cette pédagogie.

Mais trancher est dangereux.

Car cela peut couper la route d’une âme réellement appelée au retrait.

Ou troubler une âme appelée à l’engagement.

Les deux missions sont complémentaires.

La société a besoin de veilleurs invisibles.

Et elle a besoin d’acteurs visibles.

 

La sainteté n’est pas une méthode

Il est important d’éviter une confusion majeure.

Il n’existe pas une méthode appelée sainteté.

La sainteté, si l’on veut employer ce mot, est une marque que le Divin peut accorder:

  •   à celui qui vit une vie monastique sincère,

  •   comme à celui qui travaille honnêtement dans son commerce,

  •   à celui qui administre avec justice,

  •   à celui qui enseigne avec intégrité,

  •   à la mère qui éduque avec amour,

  •   au père qui transmet l’éthique,

  •   à l’artisan fidèle à sa parole.

La vie monastique ne garantit pas la sainteté.

La vie sociale ne prive pas de la possibilité de l’atteindre.

La sainteté n’est pas une méthode.

C’est un couronnement.

Et un couronnement ne doit jamais être recherché pour soi.

Ce qui doit être recherché, c’est la pureté du cœur.

L’amour.

La passion pour le Divin.

 

Conclusion : discernement et humilité

Chaque être humain est unique.

Chaque âme porte un kitāb singulier.

Il faut sonder son cœur.

Observer honnêtement ses conditions extérieures.

Interroger la sagesse divine.

Puis s’engager avec clarté.

Avec humilité.

Avec lucidité.

Avec un doute fertile.

Car il n’y a rien de plus dangereux que les certitudes rigides dans la voie spirituelle.

Il n’y a pas une seule mission.

Il y a une seule exigence : être aligné avec l’appel reçu.

Et servir, visible ou invisible, avec sincérité.

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