Islam, Imân et l’ombre de la paix confortable

Feb 06, 2026

Cet article est la continuation d’une réflexion que j’ai amorcée dans mon précédent texte, El-Kitâb et Al-Qur’ân: https://www.hamdibenaissa.fr/blog/el-kitab-et-al-qur-an-de-la-mission-a-la-transmission

﴿قَالَتِ الْأَعْرَابُ آمَنَّا ۖ قُل لَّمْ تُؤْمِنُوا وَلَٰكِن قُولُوا أَسْلَمْنَا وَلَمَّا يَدْخُلِ الْإِيمَانُ فِي قُلُوبِكُمْ﴾

(Sourate al-Ḥujurāt, verset 14)

Le Miroir de la Conscience

Ce verset ne parle pas des Bédouins. Il parle des musulmans d’aujourd’hui.

On a trop longtemps lu ce passage comme une photographie historique, alors qu’il est un miroir. Un miroir tendu à chaque époque. Et aujourd’hui, ce miroir reflète une crise profonde : non pas une crise de foi, mais une crise de conscience.

Ce que je vois, ce sont des Arabes, des arabistes ou des arabisants qui ont trouvé dans la langue arabe — et dans sa maîtrise — un pouvoir. Un pouvoir symbolique, culturel, religieux. La langue est devenue un club fermé, un capital, un instrument de distinction. Peu à peu, la mission prophétique a été arabisée, parfois sacralement arabisée, au point d’en devenir presque inaccessible à celles et ceux qui n’en possèdent pas les codes.

Ainsi s’est construite une sous-culture : un islam arabo-centré, où l’islam doit être arabe al-ʿarab.

  • Non plus universel dans son souffle, mais particulier dans ses formes.

  • Non plus ouvert, mais réservé.

 

Āmanna : Un Engagement Vide ?

Ils ont dit āmanna. Ils ont dit : « Nous sommes engagés avec toi, Muhammad. » Mais engagés dans quoi, exactement ?

Car la mission muhammadienne, dans sa profondeur, n’est pas simplement une mission d’organisation sociale ou de stabilisation communautaire. Elle est une mission d’Imân : une mission d’ouverture, de transmission, de mise en mouvement de la conscience humaine vers un espace de paix universelle et de responsabilité globale.

Et le Coran répond clairement : non.

Dis-leur non. Vous n’êtes pas à ce niveau de conscience. Vous êtes restés au niveau de l’islam. Vous n’avez pas cheminé vers al-Imân.

Les Niveaux de l'Islam

Et même là, vous êtes restés au niveau le plus bas de l’islam : rester en paix. * Une paix minimale.

  • Une intégrité superficielle.

  • Une stabilité corporelle et collective, mais non intérieure.

  • Une paix qui évite le conflit, mais qui ne transforme rien.

Même pas l’islam dans sa dimension supérieure — être en paix et être intègre intérieurement et extérieurement — mais un islam réduit à la conservation : conserver des formes, conserver des règles, conserver des cadres, conserver un ordre connu.

 

Le Piège du Conservatisme

À travers le message muhammadien, vous n’avez cherché qu’une chose : votre islam à vous. Votre paix à vous. Votre intégrité à vous.

Vous avez bâti une communauté dont la vocation première est la préservation : préserver le dogme, préserver la loi, préserver les interprétations, préserver les habitudes, préserver les structures. Veiller sur la stabilité du message, sans en porter l’élan.

Ainsi, vous êtes devenus des conservateurs. Conservateurs de formes, conservateurs de cadres, conservateurs de confort. Des gardiens de la paix… tant qu’elle ne dérange pas. Tant qu’elle ne remet rien en question.

C’est cela, pour moi, l’ombre de al-Islâm.

 

Franchir le Seuil de l'Imân

C’est précisément pour éviter cette ombre que al-Imân est apparu comme concept. Parce qu’il est possible — et même tentant — de s’installer dans une paix suffisante :

"Nous sommes bien. Nous savons quoi faire pour le Ramadan. Nous savons quoi faire pour les cinq prières. Nos journées sont structurées, notre année est structurée. Le licite et l’illicite sont clairs. Nous sommes en règle. Nous sommes bien."

Mais sans jamais chercher à approfondir cette paix pour qu’elle devienne réelle. Sans jamais chercher à approfondir cette intégrité pour qu’elle devienne vivante.

Or l’Imân n’est pas un supplément de croyance. C’est un changement de niveau de conscience. C’est le passage vers une responsabilité muhammadienne : ouvrir, transmettre, partager.

 

Transmission vs Formatage

L’Imân n’est pas encore entré dans vos cœurs. Autrement dit, vous n’êtes pas engagés dans la voie. Vous êtes installés dans votre islam. Et c’est là, à mes yeux, la crise majeure des musulmans aujourd’hui : ils ne veulent que leur islam à eux.

On le voit très concrètement lorsqu’ils voyagent ou s’installent ailleurs : tant que je peux manger halal, tant que je peux éviter le porc, tant que je peux trouver une mosquée, alors tout va bien. Je suis en paix. Je ne cherche pas à évoluer. Je ne cherche pas à transmettre.

Et qu’on soit clair : convertir n’est pas transmettre.

  • L'arabisation n'est pas la transmission : C’est un formatage. Un déplacement de formes, pas un partage d’essence.

  • Le clonage n'est pas l'éveil : On reconnaît l’élève : mêmes vêtements, même langage, mêmes gestes que son shaykh. Il ne s’est pas éveillé, il s’est moulé.

La transmission véritable se fait dans l’essence, jamais dans la forme. L’Imân commence précisément là où l’on cesse de protéger sa paix pour commencer à la partager.

 

Conclusion

Le passage de al-Islâm à al-Imân n’est pas un changement de statut religieux, mais un déplacement intérieur majeur : quitter la paix protégée pour entrer dans la paix partagée.

Il ne s’agit plus de conserver des formes, mais de libérer une conscience. Là où l’islam se satisfait de l’équilibre, l’Imân engage une responsabilité : celle de devenir, pour le monde, un espace vivant de confiance, d’ouverture et de réconciliation.


Note de l’auteur

Ce texte n’est ni une condamnation, ni une provocation. Il est une invitation à relire le message muhammadien à hauteur de conscience, et non à hauteur d’identité. Je n’y interroge pas la sincérité des croyants, mais le niveau de maturité spirituelle auquel nous acceptons — ou refusons — de nous engager.

L’Imân, tel que je l’entends ici, n’est pas une appartenance supplémentaire : c’est un risque, une traversée, une responsabilité envers l’humanité tout entière.

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